






Bava s'ingéniera à restreindre au maximum l'humour et la romance au profit d'une ambiance mélant le film noir, l'enquête policière et l'épouvante.





Cette angoisse ne va cesser de monter creshendo, la montée (de l'angoisse, mais aussi comme figure "effective": escaliers, ascenseur ...) et la chute (des corps qui s'évanouissent, tombent ou meurent, des objets que l'on lache ou lance ; la "chute" finale ...) s'alternant sans cesse pour un parcours et une intrigue en forme de montagnes russes.







A son apprentissage de la vie comme une lutte, à celui de l'amour (qu'elle découvre dès son arrivée en la personne de Marcello, le médecin de la vieille femme qui l'accueille) correspondent ces cubes marqués des lettres d'un alphabet mortifère que le tueur possède et décline au travers de ses meurtres (chacune des victimes a un nom commençant par la lettre suivante ...)

Les pièges et l'enfermement sont constants (ce soulignement des barreaux, des grillages, des ornements de fer forgé de l'appartement de Laura ; ces vues subjectives et oppressantes de Nora sur son lit d'hopital dominée par des bonnes soeurs puis par des médecins agressifs, celles du cercueil d'Ethel mis en terre ; la cage d'ascenseur ; la "cage" ornementée de l'appartement de Laura ; Straccianeve, enfermé à l'hopital psychiatrique ; le chantage de la fille de celui-ci qui a provoqué l'assassin ; le piège de fils et de talc concocté par Nora ; Laura comme une araignée qui aurait pris Nora dans sa toile ...)

Et la solitude, l'absence, la disparition et le manque reviennent sans cesse ( Nora se retrouve seule à Rome ; le mari de Laura est toujours absent, il vit et travaille en Suisse ; les articles de journaux, les objets (les cubes, le magnétophone et la bande), les preuves, découverts par Nora, disparaissent et s'avèrent introuvables lorsqu'elle veut les montrer ; un appartement en travaux où l'on a donné un rendez-vous, se révèle désert ; Landini, l'ancien journaliste, est longuement recherché par Nora et Marcello et n'est jamais à l'endroit où on les envoie ; il manque un bouton sur la veste de l'assassin ; Marcello est occupé ou absent quand Nora l'appelle et le recherche ...)
Et, de la même manière que les objets et les personnages disparaissent comme ils sont apparus, comme par une sorte de magie ou d'irréalité, l'Onirisme et l'Etrange font partie intégrante du monde ( la pièce interdite et fermée, comme le cabinet secret d'un conte noir où tout se terminera pourtant au final ; le labyrinthe de cordages, tissé par Nora, dans l'appartement où elle craint l'intrusion du criminel ; un appartement désaffecté où les ampoules nues se balancent aux plafonds, où une voix péremptoire s'avère un enregistrement ; le bruit d'une machine à écrire, semblablement enregistré, dans une chambre pleine de fausses preuves et du cadavre d'un malheureux ; une Rome nocturne, aux places et aux escaliers ténèbreux, pleins de dangers et de spectacles atroces ...) 


A l'image d'Ethel, la vieille amie qui accueille Nora, représentée, tout d'abord, comme une sorte de fantôme ridicule (une forme sous un drap blanc (elle fait des inhalations)), le thème d'une présence immatérielle et fantômatique revient ponctuellement (la photo du mari de Laura (l'assassin ?)bien en vue sur le piano qui paraît s'être effacée ; ce crime auquel Nora assiste que l'on prétend un rêve ; la poignée de la porte du bureau interdit qui semble bouger toute seule ; ces objets qui disparaissent toujours ; la voix androgyne et sans corps ni matérialité qui téléphone et qui guide Nora dans l'appartement désert ; ce portrait qui observe la jeune fille en nuisette (pour l'anecdote, le réalisateur lui-même !) ...)
Et comme ces "fantômes" qui guettent sans cesse et semblent vouloir jouer des tours, les personnages s'épient, s'observent et s'espionnent continuellement.Lors de sa première incursion nocturne, Nora est épiée par le voleur qui lui arrachera son sac à main ; au cimetière, après l'enterrement d'Ethel, la présence de Laura, faussement occupée à fleurir une tombe, n'a rien d'hasardeux : elle écoute la conversation de Nora et du curé et a déjà muri son plan ; une silhouette masculine ne cesse de suivre et de surveiller l'héroïne (on comprendra plus tard, qu'il s'agit de Landini, le journaliste, qui sait que la jeune fille n'est pas une affabulatrice) ; Marcello piste Nora jusqu'à l'immeuble de son étrange rendez-vous ...
Les femmes sont bavardes, ecervelées (Laura et Ethel, "fofolles"et originales) voire cancanières (la concierge et femme de ménage de Laura ; la collègue de travail de la fille de Straccianeve ...) et les hommes sont souvent menaçants, accusateurs et potentiellement pervers (le traffiquant ; le professeur ; les médecins ; les policiers ...)
Bava nous raconte l'histoire d'une "petite fille" qui découvre le monde des adultes, s'y confronte et s'y débat, pour devenir adulte à son tour ; un monde entâché de vices et de dangers (drogue, alcool, tabac (tout le monde fume sans cesse (nostalgie d'une époque où le tabagisme n'était pas encore fustigé (et même très photogénique) !) ; crimes, sexe ...).
Et, ici déjà, son gout inimitable de la mode, du style et de l'ornement (décors, lumières, cadrages ...) s'épanouit pleinement : les tenues très "fashion" de son héroïne ; ces mannequins en pleine séance de pose, croisés un instant ; le "tube" "Furore" chanté par la star de l'époque (Adriano Celentano) qui se fait le leitmotiv de la bande originale ; l'appartement de Laura (un ancien atelier de couture), ses verrières, ses piliers, ses niveaux : un loft avant l'heure... ; ces statues monumentales, ces places et ces immeubles anciens et superbes ....
Et les figures, les situations, les images, se font écho, se répètent sans cesse comme par un processus de reflet ou annoncent implicitement les événements et les secrets à venir : les enregistrements sur une bande magnétique (une voix puis une machine à écrire) ; les "escapades" nocturnes de Nora (celle du début, puis celle du rendez-vous étrange) ; le vol du sac à main, la subtilisation des preuves et le vol du bouton à la Police ; le roman policier que Nora lit dans l'avion ("Tne Knife"/Le couteau) qui renvoie au poignard du meurtre dont elle sera témoin ; les deux scènes où Marcello raccompagne la jeune femme devant sa porte et où elle le "repousse"; la concierge bavarde qui ramène à la collègue mauvaise langue ; les hommes libidineux (le traffiquant, le professeur) ; ces meurtres datant de 10 ans qui ont eu lieu au même endroit que celui auquel Nora a assisté ; les "faux" coups de feu (des pétards) tirés par les enfants qui jouent chez Laura qui préfigurent les balles réelles du final ; Laura, représentée, au départ, sur la tombe de sa soeur qu'elle s'avèrera avoir tuée ; l'hopital psychiatrique où meurt l'innocent Straccianeve qui symbolise également celui où Laura devrait être internée depuis longtemps ; la photographie du mari de Laura (que Nora n'a pas vue), posée sur le piano, qui nous indique que l'héroïne va se jeter dans la gueule du loup (lors du crime initial, tout poussait à croire que l'assassin était cet homme là !) ....


A la fin, évidemment, la vérité éclate : le tueur malade et récidiviste n'était autre que Laura, profondément instable et psychopathe, poussée à de nouveaux meurtres par le chantage de la fille de celui qui avait été condamné à sa place et par le témoignage involontaire de Nora. Comme dans bon nombre de giallos, l'époux s'évertuait à dissimuler les preuves et la culpabilité de sa femme : encore un couple lié par le crime !
Après toute cette noirceur, le film se clôt sur une note humoristique : Nora va repartir (avec son fiancé, Marcello), elle sort de son sac le paquet de cigarettes offert, au début, par son voisin dans l'avion ; se rappelant alors qu'il s'agit sans doute de marijhuana, elle le jette précipitament (les ennuis et les mésaventures, elle en a eu son compte !); le paquet est ramassé en douce par un jeune prêtre, un séminariste.

Précurseur du giallo, Mario Bava sème brillamment dans cette oeuvre aussi légère et plaisante qu'ironique, les graines de ces réussites à venir. Moins sombre et théatrale que les autres, cette "Fille qui en savait trop" lorgne effectivement davantage vers le suspense et le cynisme d'un Alfred Hitchcock que sur les cauchemards fluorescents, les contes gothiques ou les tragédies épouvantables et perverses qui feront sa renommée.
Rêve éveillé (et en même temps "éveil") d'une jeune femme qui croit à la vie comme un roman palpitant, le film témoigne tout à fait du féminisme d'un réalisateur qui accordera souvent ses plus beaux rôles aux femmes, qui ne cessera jamais de célèbrer leur beauté, leur mystère, leur complexité magnifique. Bravissimo !

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